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Stellantis : quatorze marques sous un même toit

Stellantis : quatorze marques sous un même toit

Quatorze marques automobiles sous un même toit : c'est ce que la fusion de PSA et de FCA a produit en 2021, et c'est aussi le problème que le groupe passe son temps à gérer depuis. Peugeot, Citroën, Opel, Fiat, Jeep, Alfa Romeo et les autres se marchent parfois dessus sur les mêmes segments, avec des plateformes communes et des identités à préserver. Toute la stratégie du groupe se lit à travers cette tension.

L'histoire de PSA

L'histoire du groupe PSA remonte à 1810, avec la création de la maison Peugeot par les frères Jean-Pierre et Jean-Frédéric Peugeot, initialement comme fabrique de ressorts, d'outils et de scies. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que Peugeot se lance dans la construction d'automobiles : la Peugeot Type 2 de 1891 est l'une des premières automobiles produites en série en France. Citroën, de son côté, est fondée en 1919 par André Citroën, ingénieur visionnaire qui introduit en France les techniques de production à la chaîne inspirées de Ford. La DS de 1955 (Déesse Système) reste l'une des automobiles les plus révolutionnaires de l'histoire pour ses innovations technologiques (suspension hydraulique, direction assistée, freins à disque...).

La fusion entre Peugeot et Citroën intervient en 1976, donnant naissance à PSA Peugeot Citroën. Dans les décennies suivantes, le groupe connaît des hauts (victoires aux 24 Heures du Mans, succès commerciaux en Europe) et des bas (crise de 2012-2013 qui nécessitera une recapitalisation avec l'entrée de l'État français et du groupe chinois Dongfeng au capital). L'arrivée de Carlos Tavares à la tête du groupe en 2014 marque un tournant : plan de redressement rigoureux, recentrage sur la rentabilité plutôt que les volumes, rachat d'Opel et Vauxhall à General Motors en 2017 puis de DS Automobiles.

Stellantis en chiffres

Siège social : Amsterdam (Pays-Bas), avec des sièges opérationnels à Paris et Turin. Effectif : environ 300 000 salariés. Ventes : entre 6 et 7 millions de véhicules selon les années. Revenus : environ 180-200 milliards d'euros. Actionnaires principaux : famille Agnelli via Exor (environ 14 %), famille Peugeot (environ 7 %), État français (environ 6 %), Dongfeng Motor Group (Chine, environ 5 %). Cotation : Euronext Paris, Borsa Italiana et New York Stock Exchange (NYSE).

La fusion avec FCA

La fusion PSA-FCA a été annoncée fin 2019 et bouclée en janvier 2021, après deux ans d'intenses négociations et d'approbations réglementaires en Europe et aux États-Unis. L'opération a été structurée comme une fusion à parité : les actionnaires de PSA et de FCA ont reçu des actions Stellantis en échange de leurs actions respectives. Aucun des deux groupes n'a "racheté" l'autre : Stellantis est une nouvelle entité regroupant les deux. Carlos Tavares, le PDG de PSA, a pris la direction de Stellantis, tandis que John Elkann (famille Agnelli, actionnaire de contrôle de FCA) a pris la présidence du conseil d'administration.

Les objectifs annoncés de la fusion : 5 milliards d'euros de synergies annuelles à terme, sans fermeture d'usine promise. L'idée était de faire jouer les économies d'échelle (achats communs de composants, partage de plateformes de véhicules, mutuali­sation de la R&D) pour améliorer la rentabilité de marques qui, prises individuellement, n'avaient pas la taille critique pour investir seules dans l'électrification et la connectivité. En 2022 et 2023, les résultats financiers de Stellantis ont été excellents, montrant que les synergies étaient bien au rendez-vous.

Quatorze marques, et des segments qui se recouvrent

Stellantis gère un portefeuille de 14 marques automobiles à travers le monde, organisées selon un spectre allant de l'entrée de gamme au luxe. Dans le segment du luxe et du premium, on trouve Maserati (berlines et SUV haut de gamme, produits en Italie), Alfa Romeo (voitures sportives italiennes à l'image soignée), DS Automobiles (marque premium française née en 2014 comme spin-off de Citroën) et Lancia (marque historique italienne repositionnée sur le luxe abordable). Dans le segment des véhicules populaires et familiaux, Peugeot, Citroën, Opel (en Europe continentale) et Vauxhall (au Royaume-Uni) sont les fers de lance européens.

Aux États-Unis et au Canada, l'apport de FCA est décisif : Jeep est l'une des marques les plus profitables de Stellantis, avec ses SUV et 4x4 très prisés en Amérique du Nord. Chrysler reste une marque de sedan américain. Dodge est synonyme de muscle cars (Challenger, Charger) et de performances à l'américaine. Ram est le pickup truck, segment numéro un du marché américain par volume et profitabilité. En dehors de ces marchés principaux, des marques régionales comme Fiat (présent en Europe, Amérique du Sud et Amérique du Nord), Abarth (version sportive de Fiat) et Leapmotor (partenariat avec ce constructeur électrique chinois en 2023) complètent le portefeuille.

Les plateformes communes

Un des avantages de la fusion est la possibilité de partager des plateformes (la base technique sous le châssis d'un véhicule) entre plusieurs marques. Par exemple, la plateforme EMP2 de PSA est utilisée à la fois pour les Peugeot 308, Citroën C5 Aircross, DS 7, et maintenant Opel Grandland. La nouvelle plateforme STLA Medium pour l'ère électrique sera partagée entre Peugeot, Citroën, DS, Opel, Jeep et Dodge selon les segments. Chaque plateforme commune permet d'amortir les coûts de développement (qui se chiffrent en milliards d'euros) sur un plus grand nombre de véhicules, réduisant le coût par unité.

La transition électrique

Comme tous les grands constructeurs, Stellantis est engagé dans une transition vers l'électrique imposée par les réglementations européennes (obligation de ne vendre que des voitures neuves zéro émission en Europe à partir de 2035, avec une révision prévue en 2026) et la demande de marché. Le groupe a annoncé des investissements massifs : plus de 50 milliards d'euros d'ici à 2030 pour l'électrification de ses gammes. Stellantis développe plusieurs plateformes électriques dédiées : STLA Small (pour les citadines), STLA Medium (compactes et berlines familiales), STLA Large (SUV et berlines premium) et STLA Frame (pickups et SUV à châssis séparé, notamment pour Jeep et Ram).

Stellantis investit également dans les batteries : le groupe, en partenariat avec TotalEnergies et d'autres partenaires, développe des gigafactories de batteries en Europe (en France, en Allemagne, en Espagne) pour sécuriser ses approvisionnements et ne pas dépendre exclusivement des fabricants asiatiques (CATL, Samsung SDI, LG Energy Solution). La question de la compétitivité face aux constructeurs chinois (BYD, NIO, Xpeng...) qui arrivent en Europe avec des voitures électriques moins chères est un enjeu majeur pour Stellantis, comme pour l'ensemble de l'industrie automobile européenne.

Les performances financières

Les premières années de Stellantis ont été financièrement excellentes. En 2022, le groupe a enregistré un résultat opérationnel record de 23 milliards d'euros, avec une marge opérationnelle de 13 %, parmi les meilleures du secteur automobile mondial. Cette performance s'explique par la bonne exécution des synergies de la fusion, la stratégie de montée en gamme et d'amélioration des prix de vente moyens, et un contexte de marché particulier (pénurie de semiconducteurs) qui a soutenu les prix des véhicules neufs et d'occasion.

En 2023 et 2024, les résultats sont restés solides mais ont commencé à refléter la normalisation du marché (fin des pénuries, retour de la concurrence, pressions sur les prix en Europe et aux États-Unis). Carlos Tavares a quitté la direction de Stellantis en décembre 2024, invoquant des divergences avec le conseil d'administration sur la stratégie. Cette transition au sommet dans un contexte de transformation électrique complexe représente un défi pour le groupe.

Les défis à venir

Stellantis fait face à plusieurs défis majeurs. La concurrence chinoise est probablement le défi le plus structurel : des marques comme BYD, MG (SAIC), NIO ou Geely arrivent en Europe avec des véhicules électriques compétitifs et moins chers que les équivalents européens. Les droits de douane supplémentaires décidés par l'Union européenne en 2024 sur les véhicules électriques chinois ont quelque peu freiné cette concurrence, mais ne l'éliminent pas. La reconversion industrielle est aussi un défi majeur : les usines de moteurs thermiques devront se convertir ou fermer à mesure que les ventes d'électriques augmentent, avec des impacts sociaux importants dans les régions industrielles françaises, belges et allemandes.

La gestion du portefeuille de 14 marques est une complexité organisationnelle permanente : comment différencier clairement Peugeot de Citroën d'Opel de DS si ces marques partagent les mêmes plateformes et composants ? Le risque de cannibalisation entre marques est réel. Stellantis a répondu en repositionnant clairement chaque marque : DS comme premium (versus Peugeot plus accessible), Alfa Romeo comme sportif-premium, Citroën comme marque de bien-être et de sérénité, Peugeot comme marque de désirabilité premium accessible.

Lire aussi : Fusions-acquisitions M&A et Groupe PSA.

Quelle est la différence entre Peugeot, Citroën et DS ?

Ces trois marques françaises de Stellantis partagent des plateformes et des organes mécaniques mais visent des positionnements distincts. Peugeot est la marque la plus vendue du groupe en Europe, avec une image de désirabilité et une ambition premium progressive : l'intérieur "i-Cockpit" de Peugeot est reconnu pour son design. Citroën se distingue par son ADN de confort, d'accessibilité et d'anti-conformisme : la marque revendique un style décalé et une priorité au bien-être des passagers. DS Automobiles est la marque premium du groupe, créée en 2014, qui vise explicitement des clients qui pourraient choisir une BMW, une Mercedes ou une Audi. DS propose des finitions haut de gamme, une expérience client différenciée et des équipements de pointe. En pratique, un client cherchant un SUV du même segment trouvera un Peugeot 3008, un Citroën C5 Aircross et un DS 7 qui partagent des bases communes mais ont des caractères très différents.

Stellantis est-il coté en Bourse ?

Oui, Stellantis est coté sur trois places boursières : Euronext Paris (STLAM), Borsa Italiana à Milan (STLAM) et le New York Stock Exchange (STLA). Le groupe est inclus dans plusieurs indices boursiers importants, dont le CAC 40 à Paris et le FTSE MIB à Milan. La capitalisation boursière fluctue selon les performances financières et les perspectives de marché : Stellantis a atteint des niveaux record en 2022-2023 avant de corriger en 2024 avec les préoccupations sur la transition électrique et le changement de direction. Les principaux actionnaires institutionnels incluent des fonds d'investissement comme Vanguard, BlackRock et State Street, en plus des actionnaires familiaux (Exor/famille Agnelli, famille Peugeot) et de l'État français.

Stellantis est l'un des acteurs centraux de la transformation de l'industrie automobile mondiale. Sa capacité à naviguer la transition vers l'électrique tout en gérant un portefeuille complexe de 14 marques et en faisant face à la concurrence chinoise déterminera son succès sur la prochaine décennie.