Pourquoi les moustiques piquent certaines personnes
Publié le 8 juin 2026, mis à jour le 20 septembre 2026, par la rédaction
L'écart n'est pas une impression. Dans une étude publiée dans la revue Cell en 2022, l'équipe de Leslie Vosshall a fait porter à des volontaires des manchons de nylon pendant six heures, puis a opposé ces odeurs deux à deux devant des femelles d'Aedes aegypti, plus de deux mille trois cents fois en un peu plus de trois ans. Dans la première cohorte de huit personnes, le volontaire le plus attirant s'est révélé plus de cent fois plus attractif que les deux moins attirants, et une cohorte de validation de cinquante-six sujets a confirmé l'ampleur de l'écart. Ce qui distingue les uns des autres tient surtout à la quantité d'acides carboxyliques produits par le sébum de la peau. Le gaz carbonique expiré, la chaleur du corps et la couleur des vêtements ajoutent leur part, mais c'est cette chimie cutanée qui fait l'essentiel de la différence.
Au sommaire
- Le CO2 les met sur la piste sans désigner la cible
- Les acides de la peau font le tri au dernier mètre
- La chaleur du corps et l'infrarouge complètent le guidage
- Ce qui ne joue pas ou beaucoup moins qu'on le croit
- Se protéger quand on fait partie des cibles
- Pourquoi la question compte davantage en France aujourd'hui
Le CO2 les met sur la piste sans désigner la cible
Le dioxyde de carbone que nous expirons est le signal de longue portée. Une femelle en quête de sang remonte le panache de gaz jusqu'à sa source, sur des distances de l'ordre de quelques dizaines de mètres selon la force du vent. Ce signal indique qu'un animal à sang chaud respire quelque part en amont, rien de plus. Il ne dit pas lequel, et il n'explique donc pas pourquoi, autour de la même table, une personne repart couverte de boutons.
Il explique en revanche certaines situations. Un effort physique augmente la ventilation, donc l'émission de CO2, ce qui rend le jardinier ou le coureur plus repérable de loin. La grossesse va dans le même sens. Une étude conduite en Gambie et publiée dans The Lancet en 2000 a montré que les femmes enceintes attiraient deux fois plus d'Anopheles gambiae que les autres, avec un volume d'air expiré supérieur d'environ 21 % et une peau abdominale plus chaude de 0,7 degré. Les auteurs relèvent aussi que ces femmes sortaient de leur tente deux fois plus souvent la nuit, facteur comportemental qu'ils ne séparent pas des deux précédents. Le résultat porte sur le moustique du paludisme, pas sur le moustique tigre, et se transpose avec prudence.
Les acides de la peau font le tri au dernier mètre
Notre peau libère en permanence un mélange de composés volatils. L'étude de 2022 a comparé la composition de ces mélanges chez les volontaires les plus piqués et les moins piqués, et la différence tenait à quelques molécules. Ce sont les acides carboxyliques, des acides gras présents dans le sébum, que les bactéries du microbiote cutané transforment en composés odorants. Les personnes les plus attractives en produisaient nettement plus.
Le classement tient dans le temps. Le sujet le plus attirant de la cohorte initiale, retesté environ un an plus tard, occupait toujours la même place, et les auteurs décrivent un trait stable sur plusieurs années plutôt qu'un état passager. Le signal résiste aussi à la génétique. Des moustiques privés de deux grandes voies olfactives, celle du corécepteur Orco et celle du corécepteur IR8a, continuaient à distinguer les mêmes personnes. Aucune molécule unique, aucun récepteur unique n'explique donc le phénomène, et l'idée d'un produit qui masquerait l'odeur en bloquant une seule voie perd beaucoup de sa crédibilité.
La chaleur du corps et l'infrarouge complètent le guidage
À courte distance, le moustique croise plusieurs sources d'information. Une équipe de l'université de Californie à Santa Barbara a montré, dans un article publié par Nature le 21 août 2024, qu'ajouter le rayonnement infrarouge d'une source à 34 degrés, soit la température de la peau, à un mélange d'odeur humaine et de CO2 doublait le nombre de femelles adoptant un comportement de recherche d'hôte. L'infrarouge seul ne suffit pas, il ne fonctionne qu'en présence des autres signaux, et il agit à moyenne distance.
La vision intervient au même moment. Dans un travail publié par Nature Communications en février 2022, l'équipe de Jeffrey Riffell a montré qu'Aedes aegypti, une fois le CO2 détecté, s'oriente vers le rouge, l'orange et le cyan, et ignore le violet, le bleu et le vert. La peau humaine, quelle que soit sa pigmentation, réfléchit surtout entre 590 et 660 nanomètres, ce qui la place dans la fenêtre attractive. Le résultat n'a pas été reproduit sur le moustique tigre, mais porter clair reste une précaution qui ne coûte rien.
Ce qui ne joue pas ou beaucoup moins qu'on le croit
Le groupe sanguin revient dans toutes les conversations. Une petite étude japonaise publiée en 2004 dans le Journal of Medical Entomology avait observé davantage de poses d'Aedes albopictus sur des volontaires de groupe O, sur un effectif réduit, et ce résultat n'a jamais été confirmé par une réplication solide. Il ne justifie pas la certitude avec laquelle on l'énonce. Quant au « sang sucré », rien ne l'étaye. Les moustiques ne goûtent pas le sang avant de piquer, ils choisissent à l'odeur.
Les répulsifs électroniques à ultrasons font l'objet d'une revue Cochrane de 2007, qui a repris dix études de terrain et conclut à l'absence d'effet sur le nombre de piqûres. Elle a dix-neuf ans, mais Cochrane la range parmi les questions closes, aucune mise à jour n'étant jugée susceptible d'en changer les conclusions. Les dispositifs portables, eux, ont été comparés à des sprays dans le Journal of Insect Science en 2017. Trois bracelets et un appareil sonique n'ont montré aucun pouvoir répulsif, pas plus que la bougie à la citronnelle testée dans le même protocole. Un seul dispositif porté a réduit l'attraction de façon significative, un clip diffusant de la métofluthrine, qui agit en répandant un insecticide volatil autour du porteur et non en modifiant son odeur. La vitamine B1 avalée dans l'espoir de rendre la peau repoussante n'a jamais démontré d'effet, ni dans l'essai d'Ives et Paskewitz en 2005, ni dans la revue publiée par Matan Shelomi en 2022.
La bière occupe une place à part. Un essai publié dans PLoS ONE en 2010 au Burkina Faso a mesuré une attractivité accrue pour Anopheles gambiae après la consommation d'un litre de dolo, sans que le mécanisme ait été élucidé. Les huiles essentielles de citronnelle ou d'eucalyptus citronné ont un effet réel mais court, parce qu'elles s'évaporent vite. Le principe actif concentré de l'eucalyptus citronné, le PMD, tient la comparaison avec un répulsif de synthèse dans les essais d'efficacité, mais il ne figure plus parmi les substances recommandées en France.
Se protéger quand on fait partie des cibles
Le profil odorant de base ne se modifie pas durablement, la protection joue donc sur les autres leviers. Les recommandations sanitaires pour les voyageurs publiées le 6 juillet 2026 ne retiennent plus que les substances disposant d'une autorisation de mise sur le marché, à savoir le DEET, l'IR3535 et l'icaridine, aussi appelée KBR3023. L'huile d'eucalyptus citronné en est sortie, son évaluation européenne étant suspendue, de même que la perméthrine pour l'imprégnation des textiles et les diffuseurs électriques d'insecticide, déconseillés chez l'enfant de moins de trois ans et la femme enceinte.
Aucun répulsif cutané ne s'applique avant l'âge de six mois, où la moustiquaire imprégnée reste la seule protection. Chez la femme enceinte, le Centre de référence sur les agents tératogènes retient le DEET de 20 à 50 %, l'icaridine et l'IR3535 à 20 %, en évitant les muqueuses et les lésions cutanées. L'âge minimal et la concentration figurent sur l'étiquette du produit, et ils varient d'une référence à l'autre.
Ce qui réduit vraiment le nombre de piqûres
Le ventilateur, l'outil que l'on oublie
Un ventilateur agit sur deux tableaux. Il disperse le panache de CO2 qui sert de fil conducteur, et son courant d'air gêne le vol d'un insecte qui pèse quelques milligrammes. Sur une terrasse ou dans une chambre, il rend service sans produit, et il sert aussi quand il s'agit de garder la maison fraîche sans climatisation.
Le geste le plus rentable reste pourtant l'élimination des gîtes larvaires. Aedes albopictus se développe dans de très petits volumes d'eau stagnante, une soucoupe de pot, un pneu, une gouttière bouchée, et son rayon de dispersion est de l'ordre de 150 mètres selon les agences régionales de santé, même si des études de capture-recapture relèvent des déplacements plus longs en ville. Les moustiques qui piquent dans un jardin sont donc presque toujours nés dans ce jardin ou chez le voisin immédiat, ce qui donne à ce geste un rendement sans comparaison avec les répulsifs.
Pourquoi la question compte davantage en France aujourd'hui
Se faire piquer n'a longtemps été qu'une nuisance en métropole. Ce n'est plus tout à fait le cas. Santé publique France recensait, dans son bulletin du 16 septembre 2026, 83 départements où le moustique tigre est implanté, et 17 épisodes de transmission autochtone depuis le 1er mai, dont 13 de chikungunya totalisant 75 cas, dans le Tarn, le Lot, la Gironde, les Landes et le Val-de-Marne. Quatre épisodes de dengue ont donné 6 cas. Quatre de ces épisodes étaient clos à la date du bulletin, les autres restaient actifs. Ces chiffres concernent des personnes contaminées en France, sans voyage.
Ils s'expliquent par la conjonction d'un vecteur installé et de cas importés nombreux, 143 pour le chikungunya et 403 pour la dengue depuis le 1er mai 2026. Un moustique qui pique un voyageur virémique peut transmettre le virus à ses voisins quelques jours plus tard. Le même bulletin comptabilise par ailleurs 92 cas autochtones d'infection à virus West Nile, en hausse de 36 en une semaine, mais ceux-là sont transmis par des moustiques du genre Culex et non par le moustique tigre. La surveillance renforcée court jusqu'au 30 novembre, ce qui signifie que la saison n'est pas terminée à la fin septembre.
Voyez aussi, dans nos pages, comment se débarrasser des moucherons naturellement et pourquoi la climatisation donne mal à la tête.
Peut-on changer son odeur de peau pour être moins piqué ?
Pas de façon durable. Le profil de chacun reste stable sur plusieurs années, et les moustiques privés de deux voies olfactives majeures continuaient à préférer les mêmes personnes. Une étude publiée dans iScience en 2023 a bien montré que l'application d'un savon modifie mesurablement l'attractivité, à la hausse pour trois savons testés et à la baisse pour un seul, mais sur quatre volontaires, ce qui n'autorise aucune recommandation. La protection passe donc par les vêtements, les répulsifs et l'élimination des gîtes.
Les enfants sont-ils plus piqués que les adultes ?
Aucune donnée solide ne l'établit. Un enfant émet moins de CO2 qu'un adulte, mais sa peau est souvent plus découverte et il se gratte davantage, ce qui rend les piqûres plus visibles et plus inflammatoires. Avant six mois, aucun répulsif cutané ne s'applique et la moustiquaire de lit reste la seule protection.
Pourquoi certaines piqûres gonflent-elles plus que d'autres ?
La réaction dépend de la personne piquée, pas du moustique. C'est une réponse immunitaire aux protéines de la salive injectée, dont l'intensité varie d'un individu à l'autre et diminue souvent avec l'exposition répétée. Quelqu'un de peu piqué peut donc réagir fortement aux rares piqûres qu'il reçoit, et se croire une cible privilégiée.
Faut-il signaler la présence du moustique tigre ?
Le portail de signalement, opéré par l'Anses à la demande du ministère chargé de la santé, permet de déclarer une observation avec une photo à l'adresse signalement-moustique.anses.fr. La donnée alimente la carte officielle de progression de l'espèce. En cas de fièvre au retour d'une zone de circulation du chikungunya ou de la dengue, c'est un médecin qu'il faut consulter sans attendre.
Sources
- De Obaldia M.E. et coll., « Differential mosquito attraction to humans is associated with skin-derived carboxylic acid levels », Cell, 2022, volume 185, page 4099, manchons portés six heures, 8 sujets puis 56 en validation, plus de 2 300 essais sur un peu plus de trois ans, écart supérieur à cent fois, mutants Orco et IR8a : pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10069481
- Alonso San Alberto D. et coll., « The olfactory gating of visual preferences to human skin and visible spectra in mosquitoes », Nature Communications, février 2022, attraction d'Aedes aegypti pour le cyan, l'orange et le rouge après détection du CO2, réflectance de la peau entre 590 et 660 nm : nature.com/articles/s41467-022-28195-x
- Lindsay S. et coll., « Effect of pregnancy on exposure to malaria mosquitoes », The Lancet, 2000, attraction doublée, volume expiré supérieur de 21 %, abdomen plus chaud de 0,7 °C, sorties nocturnes deux fois plus fréquentes, Anopheles gambiae en Gambie : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10859048
- Chandel A. et coll., « Thermal infrared directs host-seeking behaviour in Aedes aegypti mosquitoes », Nature, 21 août 2024, doublement du comportement de recherche d'hôte par l'ajout d'un rayonnement infrarouge issu d'une source à 34 °C : nature.com/articles/s41586-024-07848-5
- Shirai Y. et coll., « Landing preference of Aedes albopictus on human skin among ABO blood groups, secretors or nonsecretors, and ABH antigens », Journal of Medical Entomology, 2004, volume 41, pages 796 à 799 : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/15311477
- Enayati A., Hemingway J., Garner P., « Electronic mosquito repellents for preventing mosquito bites and malaria infection », Cochrane Database of Systematic Reviews, 2007, dix études de terrain, absence d'effet : cochranelibrary.com/cdsr/doi/10.1002/14651858.CD005434.pub2/full
- Rodriguez S.D. et coll., « Efficacy of some wearable devices compared with spray-on insect repellents for the yellow fever mosquito », Journal of Insect Science, 2017, volume 17, bracelets, appareil sonique et bougie sans effet, clip à la métofluthrine efficace : academic.oup.com/jinsectscience/article/17/1/24/2996380
- Ives A.R., Paskewitz S.M., « Testing vitamin B as a home remedy against mosquitoes », Journal of the American Mosquito Control Association, 2005, volume 21, pages 213 à 217 ; Shelomi M., revue publiée en 2022 dans Bulletin of Entomological Research : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/35199632
- Vinauger C., Lahondère C. et coll., « Soap application alters mosquito-host interactions », iScience, 10 mai 2023, quatre volontaires et quatre savons : cell.com/iscience/fulltext/S2589-0042(23)00744-7
- Lefèvre T. et coll., « Beer consumption increases human attractiveness to malaria mosquitoes », PLoS ONE, 2010, essai au Burkina Faso : journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0009546
- Haut Conseil de la santé publique, Recommandations sanitaires pour les voyageurs, édition 2026 publiée le 6 juillet 2026, seuls le DEET, l'IR3535 et l'icaridine sont recommandés, retrait de l'huile d'eucalyptus citronné, de la perméthrine pour l'imprégnation et des diffuseurs électriques : hcsp.fr/explore.cgi/avisrapportsdomaine?clefr=1528
- Centre de référence sur les agents tératogènes, fiche « Répulsifs » mise à jour le 18 avril 2024, substances utilisables pendant la grossesse et concentrations : lecrat.fr/6503
- Santé publique France, bulletin national de la surveillance renforcée des arboviroses, semaine 37-2026, publié le 16 septembre 2026, données au 14 septembre, 83 départements d'implantation d'Aedes albopictus, 17 épisodes autochtones, 75 cas de chikungunya et 6 de dengue, 143 et 403 cas importés, 92 cas de West Nile : santepubliquefrance.fr/sites/default/files/2026-09/bullnat_arboviroses_20260916.pdf